Art contemporain africain : un marché en plein essor et un puissant instrument de soft power

Porté par une effervescence créative sans précédent et par un contexte économique de plus en plus favorable, le marché de l’art contemporain africain connaît une accélération spectaculaire. Des foires comme RMB Latitudes à Johannesburg, 1-54 à Londres, New York et Marrakech, AKAA à Paris, FNB Art Joburg en Afrique du Sud ou encore Art X à Lagos en sont la vitrine la plus visible.

Derrière cette dynamique, se dessine une double réalité particulièrement attractive : d’un côté, un marché encore largement sous‑coté, offrant un potentiel de progression important pour les investisseurs ; de l’autre, un formidable outil de soft power pour les États africains désireux d’affirmer leur récit, leur patrimoine et leur rayonnement sur la scène mondiale.

Une scène foisonnante portée par des foires et biennales majeures

Longtemps marginalisé sur le marché international, l’art contemporain africain est désormais au cœur de l’attention des collectionneurs, des galeries et des grandes institutions. Plusieurs rendez‑vous structurants jouent un rôle clé dans cette montée en puissance.

Des foires internationales qui structurent le marché

  • RMB Latitudes à Johannesburg : la capitale économique sud‑africaine s’impose, le temps de la foire, comme un hub continental, où se rencontrent artistes, collectionneurs, curateurs et investisseurs venus du monde entier.
  • 1-54 (Londres, New York, Marrakech) : première foire internationale spécifiquement dédiée à l’art contemporain africain et de la diaspora, elle a contribué à installer durablement ces artistes dans les circuits les plus prestigieux.
  • AKAA (Also Known As Africa) à Paris : un rendez‑vous désormais incontournable en Europe pour découvrir des scènes émergentes et de nouveaux talents, au croisement de l’Afrique et de la diaspora.
  • FNB Art Joburg à Johannesburg et Art X à Lagos : deux plateformes majeures qui confirment que le marché se développe aussi sur le continent, et pas uniquement dans les capitales occidentales.

Ces événements accroissent la visibilité des artistes, professionnalisent la chaîne de valeur (galeries, maisons de ventes, conseillers en art) et renforcent la confiance des acheteurs. Ils matérialisent surtout une réalité : l’art africain contemporain n’est plus un « segment de niche », mais un marché à part entière.

Biennales et festivals : l’art comme vitrine culturelle

Au‑delà des foires commerciales, les biennales et festivals jouent un rôle stratégique pour le rayonnement culturel et touristique des pays. Parmi les exemples emblématiques :

  • Dak’Art, la Biennale de Dakar: cette grande exposition d’art contemporain met en lumière des artistes du continent et de la diaspora. Elle attire à Dakar un public d’amateurs, de curateurs, de collectionneurs et de journalistes internationaux, positionnant le Sénégal comme un pôle culturel majeur.
  • La Semaine des arts et de la culture de Korhogo en Côte d’Ivoire : en fédérant artistes, publics et responsables politiques, cet événement illustre comment la culture est intégrée aux stratégies de développement territorial et au Plan National de Développement ivoirien.
  • Les grandes expositions au Bénin, notamment autour des objets royaux restitués : elles ont attiré des dizaines de milliers de visiteurs et stimulé un tourisme mémoriel en plein essor, en particulier auprès des diasporas afro-descendantes.

Ces manifestations ne servent pas seulement à montrer des œuvres : elles redessinent la carte symbolique du monde de l’art en faisant des capitales africaines des destinations incontournables pour les professionnels et les passionnés.

Un contexte économique africain de plus en plus favorable

Si le marché de l’art contemporain africain accélère, c’est aussi parce qu’il s’inscrit dans une transformation plus large du continent. La baisse progressive du taux de pauvreté en Afrique subsaharienne, la croissance démographique et l’urbanisation soutiennent l’émergence d’une classe moyenne et aisée plus nombreuse, plus connectée et plus consommatrice de biens culturels.

Les analyses du think tank Brookings Institution indiquent que la dépense totale des ménages africains devrait passer d’environ 1 420 milliards de dollars en 2015 à plus de 2 000 milliards de dollars à l’horizon 2025. Cette hausse considérable ouvre un champ nouveau pour les industries culturelles, et en particulier pour l’art.

Indicateur2015Projection 2025Impact pour le marché de l’art
Dépenses totales des ménages africains≈ 1 420 milliards USD≈ 2 065 milliards USDCapacité d’achat accrue, y compris pour les biens culturels et les œuvres d’art.
Part croissante de la classe moyenne et aiséeEncore limitéeEn nette progressionÉlargissement du vivier de collectionneurs et de mécènes sur le continent.
Urbanisation et digitalisationEn phase d’accélérationFacteur structurantMeilleur accès aux galeries, aux foires, aux ventes en ligne et aux contenus culturels.

Pour reprendre l’analyse de nombreux observateurs, tous les voyants sont au vert: la croissance du pouvoir d’achat, combinée à la montée en gamme des infrastructures culturelles (musées, centres d’art, galeries), crée un environnement propice à l’émergence de nouveaux collectionneurs africains.

Un marché encore sous‑coté : une fenêtre d’opportunité pour les investisseurs

Malgré cette dynamique, la majorité des artistes africains restent encore nettement sous‑cotés par rapport à leurs pairs européens ou nord‑américains de niveau équivalent. C’est là que réside une partie de l’attractivité du marché.

Plusieurs facteurs expliquent cette situation : une relative nouveauté sur les grandes places de marché, un historique de ventes plus court, ainsi qu’une moindre densité de galeries puissantes spécialisées. Pour les investisseurs visionnaires, cela signifie surtout une chose : le potentiel de revalorisation est important.

Les avantages à investir dès maintenant dans l’art contemporain africain

  • Des prix d’entrée souvent plus accessibles que dans d’autres segments déjà très spéculatifs, permettant de constituer une collection de qualité avec des budgets encore raisonnables.
  • Un potentiel de croissance à long terme soutenu par l’internationalisation des foires, la professionnalisation du marché et l’intérêt croissant des grandes institutions muséales.
  • Une diversification intelligente de portefeuille: l’art africain contemporain offre une exposition à des dynamiques géographiques et culturelles différentes, tout en restant connecté au marché global de l’art.
  • Un investissement porteur de sens: soutenir des artistes qui renouvellent les récits, interrogent l’histoire, les identités et les transformations sociales du continent.

Dans ce contexte, de nombreux acteurs du marché considèrent qu’investir aujourd’hui, c’est se positionner en amont d’un mouvement de fond dont les effets s’inscriront dans la durée.

L’art contemporain africain comme instrument de soft power

Au‑delà des chiffres et du potentiel financier, l’art africain contemporain est désormais perçu comme un levier de soft power à part entière. Par soft power, on entend la capacité d’un pays ou d’un ensemble de pays à influencer, séduire et convaincre non pas par la contrainte, mais par l’attractivité de sa culture, de ses valeurs et de son imaginaire.

Pour de nombreux responsables culturels et entrepreneurs du secteur, l’art contemporain est au cœur de cette stratégie, comme le souligne Sidi Mohamed Kagnassi. Il permet de :

  • Changer le narratif sur l’Afrique, encore trop souvent réduit aux prismes de la colonisation, des crises politiques ou économiques.
  • Montrer la créativité, la modernité et la diversité des sociétés africaines d’aujourd’hui, loin des clichés.
  • Renforcer la diplomatie culturelle en tissant des liens avec des institutions, des musées et des collectionneurs à travers le monde.
  • Stimuler le tourisme culturel et mémoriel, avec des retombées directes sur l’hôtellerie, les transports, la restauration et les services locaux.

Dans cette perspective, l’art contemporain africain devient un langage universel qui donne à voir ce que les pays veulent montrer d’eux‑mêmes, tout en valorisant des patrimoines longtemps invisibilisés ou dispersés.

Dak’Art : quand une biennale devient outil de rayonnement

La Biennale de Dakar illustre de manière concrète comment un événement artistique peut servir de moteur de soft power. En réunissant artistes, curateurs, critiques, collectionneurs et médias, Dak’Art :

  • positionne le Sénégal comme un carrefour incontournable de la création contemporaine;
  • crée un effet vitrine pour d’autres secteurs (design, mode, musique, cinéma) ;
  • renforce l’attractivité de Dakar comme destination touristique et culturelle ;
  • offre aux artistes locaux et régionaux une plateforme de visibilité mondiale.

Côte d’Ivoire : culture, identité et développement à Korhogo

En Côte d’Ivoire, la Semaine des arts et de la culture organisée à Korhogo montre comment un événement artistique peut s’inscrire dans une vision de développement national. En mobilisant les ministères, les collectivités et les acteurs culturels, cette manifestation :

  • met en lumière la richesse du patrimoine culturel ivoirien ;
  • contribue à la cohésion sociale autour de symboles communs ;
  • valorise une région en dehors de la capitale, en soutenant les économies locales ;
  • renforce l’image d’une Côte d’Ivoire créative, ambitieuse et ouverte sur le monde.

Bénin : restitution, mémoire et tourisme culturel

Au Bénin, la restitution des objets royaux pillés à la fin du XIXe siècle et leur exposition dans des espaces d’envergure a eu un impact spectaculaire. En quelques mois, ces expositions ont attiré un large public et ont :

  • permis aux populations locales de se réapproprier un pan majeur de leur histoire;
  • affirmé une identité culturelle forte sur la scène internationale ;
  • posé les bases d’un tourisme mémoriel ciblant les diasporas afro‑brésiliennes, afro‑américaines et européennes ;
  • montré comment l’art et le patrimoine peuvent devenir des leviers économiques et diplomatiques.

Qui bénéficie de cette dynamique ? Un écosystème gagnant‑gagnant

La montée en puissance du marché de l’art contemporain africain profite à un large éventail d’acteurs, sur le continent et à l’international.

ActeurRôle cléOpportunités
ArtistesCréation d’œuvres, de nouveaux récits, d’esthétiques originales.Visibilité accrue, meilleures conditions de travail, accès aux galeries et aux collections internationales.
Collectionneurs et investisseursAcquisition, soutien aux artistes, structuration du marché.Potentiel de valorisation financière, diversification de patrimoine, contribution à un projet culturel porteur de sens.
États et institutions publiquesDéfinition de politiques culturelles, soutien aux événements, diplomatie culturelle.Renforcement du soft power, développement touristique, création d’emplois dans les industries créatives.
Galeries, maisons de ventes, fondationsPromotion, diffusion, expertise, accompagnement des artistes.Positionnement sur un marché en croissance, création de nouvelles offres et de nouveaux publics.
Grand public et sociétés civilesRéception des œuvres, participation aux événements, débats de société.Accès élargi à la culture, fierté identitaire, ouverture sur d’autres perspectives africaines et mondiales.

Comment se positionner sur ce marché en tant qu’investisseur ou collectionneur

Pour les particuliers comme pour les professionnels, l’enjeu est de se positionner de manière informée et structurée, afin de tirer le meilleur parti de cette croissance tout en contribuant positivement à l’écosystème.

1. Se former et comprendre les scènes locales

  • Suivre l’actualité des foires, biennales et expositions sur le continent et dans la diaspora.
  • Identifier les scènes clés (Lagos, Accra, Abidjan, Dakar, Johannesburg, Nairobi, Cotonou, etc.) et leurs spécificités artistiques.
  • Lire catalogues, essais, interviews d’artistes et de curateurs pour comprendre les enjeux esthétiques et politiques des œuvres.

2. Avancer pas à pas, avec une logique de long terme

  • Commencer par des œuvres à des prix abordables, en travaillant avec des galeries ou des plateformes reconnues.
  • Privilégier une approche de collection plutôt qu’une pure logique spéculative, en construisant un ensemble cohérent.
  • Adopter un horizon de temps long, cohérent avec la maturation du marché et la carrière des artistes.

3. Diversifier : artistes, pays, médiums

  • Explorer différents pays et régions du continent, pour ne pas limiter son regard à quelques scènes déjà très visibles.
  • Varier les médiums: peinture, sculpture, photographie, installation, vidéo, textile, art numérique…
  • Intégrer à la fois des artistes émergents prometteurs et des artistes déjà bien reconnus, pour équilibrer risque et potentiel.

4. S’entourer de professionnels

  • Collaborer avec des galeries spécialisées dans l’art contemporain africain qui accompagnent les artistes dans la durée.
  • Consulter des conseillers en art ou des curateurs connaissant finement les scènes locales.
  • Échanger avec d’autres collectionneurs et mécènes pour bénéficier de retours d’expérience.

5. Contribuer au développement de l’écosystème

  • Soutenir, lorsque cela est possible, des résidences d’artistes, des prix ou des bourses qui renforcent les capacités locales.
  • Participer à la médiation culturelle en partageant sa collection (expositions, prêts, publications).
  • Être attentif aux conditions de production et de rémunération des artistes, pour favoriser un développement durable du marché.

Vers un « moment africain » durable dans l’histoire de l’art ?

La conjonction d’un marché encore sous‑coté mais en forte croissance, d’un contexte économique africain plus porteur et d’une prise de conscience du rôle stratégique de la culture crée une situation inédite pour l’art contemporain africain.

Pour les artistes, c’est l’opportunité de vivre de leur travail, de dialoguer avec le monde et d’écrire de nouveaux récits. Pour les États, c’est un levier d’influence, de cohésion et de développement. Pour les collectionneurs et investisseurs, c’est un champ d’action privilégié, où performance économique et impact culturel positif peuvent se renforcer mutuellement.

Tout indique que nous n’assistons pas à un simple effet de mode, mais bien à l’installation d’un « moment africain » durable dans l’histoire de l’art mondial. Celles et ceux qui choisissent de s’y engager aujourd’hui ne misent pas seulement sur un marché prometteur ; ils participent à la construction d’un paysage culturel global plus juste, plus riche et plus représentatif de la créativité du continent.